« Demain, ce sera l’intelligence artificielle qui fédèrera les gens »

Sari Stenfors a fondé en 2012 à San Francisco un think-tank, l’Augmented Leadership Institute. On a profité de sa présence au festival Startup Extreme, organisé en juin dernier en Norvège, pour échanger sur sa vision d’un futur où nous serons des cyborgs travaillant à domicile et revendant nos données de santé…

Dans tous les évènements tech organisés en 2018 (Viva Tech, Slush, Web Summit), le mot d’ordre des start-upers et des entreprises était « for good » (pour le bien commun). Aujourd’hui, on entend même parler d’« IA for good ». Vous qui étudiez l’intelligence artificielle depuis les années 1980, comment expliquez-vous que cette dimension « positive » de la tech émerge maintenant ?

Dans les années 1980, je crois que le timing n’était pas bon. L’IA a évolué au moment où Google et Amazon ont commencé à s’y intéresser, parce qu’ils avaient des besoins particuliers. Pour Google, c’était leur moteur de recherche. Malheureusement, leur besoin « spécifique » n’est pas de rendre le monde meilleur, mais de vendre davantage. Leur action ne va pas dans le sens de ce que j’appelle le « leadership augmenté ».

Et c’est quoi alors, le « leadership augmenté » ?

Pour moi, ça consiste à œuvrer à rendre l’être humain plus éclairé : c’est de l’augmentation intellectuelle. Il s’agit de savoir comment on utilise l’intelligence artificielle pour soutenir nos capacités cérébrales.

« Si vous manquez de compétences numériques, vous souffrirez demain du même genre de handicap qu’aujourd’hui si vous n’avez pas de bras »

C’est pour ça que vous vous décrivez comme une « amoureuse des cyborgs » ?

Oui, j’ai envie de projeter ce qu’on pourrait devenir dans la société. Ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est la question de l’accessibilité. Aujourd’hui, l’accessibilité, c’est la capacité de la société à comprendre les besoins des personnes en situation de handicap. Mais demain, si on devient des cyborgs, la donne va totalement changer. On s’en fichera de savoir si vous avez sept ou huit bras. En revanche, l’accès à ces bras comptera. Si vous n’avez pas suffisamment de moyens financiers, si vous manquez de compétences numériques, vous souffrirez du même genre de handicap qu’aujourd’hui si vous n’avez pas de bras. Cette question de l’accessibilité me semble cruciale !

Devenir cyborg pourrait aussi changer notre psyché, non ? En juin dernier, nous avons échangé avec le psychiatre Serge Tisseron, qui estime que la psychologie du XXIe siècle reposera sur les relations homme-machine. Vous partagez cette vision ?

Absolument, même si on n’a encore aucune idée de l’importance exacte que ça aura. Il faut qu’on s’intéresse davantage à la question de la conscience humaine. Demain, les machines rendront nos psychés « partageables ». Il existe déjà des travaux conséquents sur le sujet : j’ai rencontré récemment au Canada un chercheur capable de saisir une image issue de la mémoire d’un individu. Mettons que je vous regarde, là : eh bien ce chercheur peut « attraper » a posteriori cet instantané de ma mémoire…

« Comment se divertira-t-on dans le futur ? Qu’est-ce qui nous fera lever le matin ? Que devra-t-on faire pour gagner son pain ? »

Dans cette « hypothèse cyborg » où nos corps seraient augmentés, quel impact aura exactement la technologie sur la façon dont on travaille ? Par exemple, en 2016, la plateforme Salesforce disait s’intéresser à l’aménagement de bureaux déportés dans les voitures autonomes. Vous y croyez ? Vous pensez que demain, on commencera à travailler juste après avoir pris place dans une voiture sans chauffeur ?

Mais ça existe déjà depuis plusieurs années ! Les employés de Google travaillent déjà dans le bus qui les emmènent au campus. Et ce temps est décompté de leurs heures de travail. Je m’inquiète davantage quand je vois les imprimantes 3D dans les usines : il n’y a plus personne dans ces usines puisqu’on peut déjà envoyer directement ses ordres. On y travaille déjà à distance. Au-delà de ça, comment se divertira-t-on dans le futur ? Qu’est-ce qui nous fera lever le matin ? Que devra-t-on faire pour gagner son pain ? Voilà les vraies questions…

Et vous avez la réponse ?

Le travail tel qu’on le connaît n’existera plus. Je crois dans les Universal Basic Assets (NDLR : actifs universels). On disposera tous d’actifs pour générer du revenu. Par exemple, légalement, personne ne possède vos données. Si la donnée qui émane de vous ne peut être possédée par personne, vous pourriez par exemple l’utiliser pour en faire de l’argent. Il existe aujourd’hui des données à forte valeur, comme les données de santé par exemple. Aux États-Unis, le système de santé est extrêmement coûteux. Demain, on pourra donc peut-être tirer revendre ses données – d’autant plus prisées qu’on est malade – contre plusieurs milliers de dollars par mois, notamment pour financer ses frais médicaux. C’est tout à fait possible. Des entreprises américaines s’appuient déjà sur la blockchain pour permettre à tout un chacun de monétiser ses données de santé. Alors pourquoi pas ?

Vous avez relayé récemment le mouvement citoyen qui est en train de se monter à Amsterdam, le Data Vakbond. C’est un syndicat de citoyens qui entendent prendre la main sur leurs données et négocier directement avec les plateformes.

Oui, on en a sûrement besoin. Aujourd’hui, on ne sait plus bien qui doit négocier avec qui, ni comment. Est-ce aux villes ? Est-ce au gouvernement ? Aux syndicats traditionnels ? Ou bien aux citoyens ? Nous vivons des temps difficiles… Je suis ravie de voir qu’en Europe, on met en place le RGPD (Règlement général européen pour la protection des données, Ndlr), mais ça n’est pas suffisant !

On parlait tout à l’heure du travail qui, à l’avenir, sera de moins en moins en présentiel. Si on tend à travailler de manière virtuelle et à domicile, comment rester organisé et préverver des relations humaines saines en entreprise ?

Le management, c’est déjà compliqué aujourd’hui. Mais je pense que la clé sera dans le code. Le management sera dans le code même. Ce sera l’intelligence artificielle qui fédèrera les gens, et j’espère de manière bénéfique.

« Ça va être dur pendant les dix, quinze, peut-être les vingt prochaines années »

Vous êtes en train de nous dépeindre un futur dans lequel des cyborgs resteront chez eux pour travailler dans le cloud…

On peut rapprocher la période que nous vivons aujourd’hui de celle qui a suivi la révolution industrielle. À l’époque, la situation est longtemps restée misérable pour les ruraux qui ont migré dans les villes afin de travailler dans les usines. Voilà, on en est là. Regardez, on est beaucoup à travailler jusque très tard, aussi parce que l’argent émane désormais de plein de courants différents. La transition s’annonce compliquée et les nouveaux syndicats ne savent pas gérer cette situation. Ça va être dur pendant les dix, quinze, peut-être les vingt prochaines années. Donc il faut vraiment parler de tout ça dès aujourd’hui !