Des routes liftées au pin des Landes

En Gironde, au cœur de l’Entre-deux-Mers, s’étale sur un kilomètre de la Départementale 670, un bitume innovant régénéré par une émulsion non pas issue de l’industrie pétrolière mais… de nos pins landais.

 

Construire des maisons, des meubles, se chauffer… le pin des Landes a bien des utilités. Il sert aussi depuis des décennies à la fabrication de papier kraft. De cette dernière, en découle un résidu, qui par ajout d’opérations physico-chimiques, devient de la poix de Tall Oil, un liquide résineux jaune-noir et odorant. Utilisée depuis des années dans le collage de cartons, dans la préparation de certains vernis, peintures, ou dans le secteur même de l’automobile, cette résine liquide serait-elle en passe de détrôner les liants hydrocarbonés?

« La poix de Tall Oil, dans sa composition, a en effet beaucoup d’affinités avec les émulsions issues du pétrole. Injectée dans la route, elle permet de coller les granulats entre eux et de régénérer l’enrobé. C’est le même principe que la crème antirides, qui permet de rajeunir et de corriger les défauts existants. Elle donne une seconde jeunesse aux routes et pourrait même produire un bitume plus résistant », explique Fréderic Loup, chef de projet à la direction recherche et innovation de Eiffage Infrastructures.

Des tests sous climat océanique et méditerranéen

Le verdict sera rendu dans deux à trois ans. De fait, de premiers tests sont à l’œuvre depuis l’été dernier. L’un en Gironde sur 2 kilomètres entre Saint-Jean-de-Blaignac et Sauveterre-de-Guyenne, sur la D670. Une route au trafic intense et sous climat océanique. L’autre dans l’Hérault, 2 km près de Saint-Mathieu-de-Tréviers, au trafic moins dense et sous climat méditerranéen.

« Nous avons ainsi posé un kilomètre de bitume classique issu de l’industrie pétrolière et l’autre kilomètre avec notre nouveau procédé, Recytal-ARM (*), mis au point par Eiffage infrastructure et utilisant le Tall Oil. Nous allons comparer leur comportement, voir si des fissures se forment, dans quelle mesure la route résiste aux intempéries, au trafic…Si les tests sont concluants, nous pourrons alors obtenir une aptitude pour l’utiliser », ajoute Frédéric Loup de la société Eiffage, qui a signé une convention d’engagement volontaire pour réutiliser à 100 % les matériaux issus des routes actuelles lorsqu’elles sont rabotées d’ici 2040. « Cela s’inscrit aussi dans loi de transition énergétique qui incite à réduire le recours aux produits issus de la pétrole ».

Un moindre recours à l’industrie pétrochimique

De fait, si la Tall Oil faisait ses preuves, cela permettrait d’économiser plusieurs tonnes de bitume issues de l’industrie pétrochimique. Selon Frédéric Loup, « à titre d’exemple, sur un kilomètre, l’utilisation du bitume classique serait réduite de 10 à 20 tonnes. De plus, ce nouveau procédé permettrait d’injecter sur place l’émulsion bio-sourcée, ce qui éviterait ainsi, comme cela se pratique actuellement, le transport du bitume abîmé vers des centrales d’enrobage où il est régénéré. Sur 2 km de route à entretenir, par exemple, c’est 80 va-et-vient de camions en moins, avec, pour conséquences, une réduction des émissions de CO2 et moins de gêne pour les riverains ».

Reste cependant la question du déploiement de cette innovation. Seuls, pour l’instant, les résineux (et pas seulement les pins des Landes), produisent cette émulsion bio-sourcée. « Cette ressource, il est certain que nous n’en aurons pas autant que le bitume issu de l’industrie pétrolière », reconnaît Frédéric Loup, « mais nos recherches se poursuivent pour trouver d’autres émulsions bio-sourcées ou des agro-ressources ».

 

Marianne Peyri

 

(*) Recytal®-ARM a été lauréat de la procédure nationale d’innovation routière portée par le Comité innovation routes et rues (CIRR) en juillet 2017. Des départements tels que la Gironde se sont portés candidats pour expérimenter le procédé.