Comment les sciences expliquent nos réactions face au coronavirus

Comment expliquer le déni des uns, la panique des autres ? Les sciences cognitives ou les travaux en psychologie du risque offrent des réponses.

Dimanche 15 mars, quand certains profitaient de la douceur printanière en s’agglutinant dans des parcs bondés, d’autres dévalisaient méthodiquement les rayons de pâtes (en laissant gracieusement quelques paquets de semi-complètes aux retardataires). Ce mercredi 18 mars, au surlendemain des six « Nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron, même interprétation étrangement double, même déni pour les uns, même panique pour les autres, sans parler de l’éventail de réactions (de la sérénité la plus déconcertante à l’angoisse la plus contagieuse) que chacun a pu constater en contactant ses proches à l’approche du confinement, et depuis.

Comment comprendre cette diversité de réactions ? Les sciences cognitives et la psychologie apportent quelques éléments de réponse.

Le biais d’optimisme (ou pourquoi votre voisin.e est aussi zen)

Le biais d’optimisme peut être utile pour comprendre le déni d’une certaine partie de la population, ou du moins le faible niveau d’inquiétude chez certains. Sans s’aventurer à débattre de la responsabilité des médias et du gouvernement – ont-ils minimisé, dramatisé, envoyé des messages contradictoires, réagi des semaines après avoir été alertés comme le suggèrent les aveux accablants d’Agnès Buzyn  – plusieurs chercheurs travaillant sur l’évolution de la réponse psychologique au risque d’infection au COVID-19 mobilisent le concept de biais d’optimisme. Rappelons qu’un biais cognitif est une distorsion dans le traitement cognitif d’une information, et qu’il en existe des centaines. Le biais d’optimisme mène une personne à croire qu’elle est moins exposée à un événement négatif que d’autres personnes.

Pour la chercheuse israélienne en psychologie et neurosciences Tali Sharot, autrice de The Optimism Bias (2011), que nous avions rencontrée à Paris à l’été 2019, c’est par exemple ce biais d’optimisme qui a joué au moment de la crise financière de 2008 : « Particuliers, banquiers et politiques ont tous pensé que la situation pouvait tenir et ont ignoré les preuves du contraire ». Un autre exemple connu est celui du fumeur, qui a tendance à sous-estimer son propre risque de cancer. Tali Sharot évoque même le taux de divorce, qui est de 40% dans le monde occidental, tandis que de jeunes mariés auxquels on demandera la probabilité de leur propre divorce l’estiment à… 0%. Cette illusion cognitive dont 80% d’entre nous, tous âges et pays confondus, disposons, nous conduit donc à sous-évaluer les probabilités de vivre des événements négatifs, ce qui est à la fois avantageux et dangereux, puisque cela nous conduit à moins évaluer les risques.

Appliqué à une situation telle que la pandémie que nous traversons, le biais d’optimisme peut expliquer – entre autres facteurs, bien sûr – qu’une partie de la population ne prenne pas la mesure de la gravité de la crise ou se plie difficilement aux mesures de confinement.

Lors de la grippe H1N1 de 2009, chaque personne avait déjà tendance à penser qu’elle serait moins susceptible d’être contaminée que les autres, soulignait, le 16 mars dernier sur Twitter, un psychologue de l’University College de Londres, Vaughan Bell, en renvoyant à une étude parue en 2015 sur le sujet ( « People at Risk of Influenza Pandemics: The Evolution of Perception and Behavior »).

Le 8 mars, le chercheur en psychologie sociale Jocelyn Raude, très présent dans les médias ces derniers jours, signait comme auteur principal les premiers résultats d’un travail de recherche en cours (« Are people excessively pessimistic about the risk of coronavirus infection? »), celle-ci démontrant que « malgré les accusations de pessimisme excessif quant aux conséquences futures de cette menace sanitaire, une étude conduite en Europe au début de l’épidémie de COVID-19 montre que la majorité des sondés sont en réalité largement optimistes quant au risque d’infection ».

74% des Français se déclarent inquiets pour eux-mêmes et pour leur famille

« Des mesures fortes prises contre la propagation du coronavirus pourraient toutefois modifier ce sentiment d’invulnérabilité », prédisait-il dans les colonnes de Sciences & Avenir le 13 mars. En effet, la situation évolue vite. Malgré l’optimisme apparent, parfois trompeur d’ailleurs – avoir fréquenté un parc avant le confinement n’est pas forcément synonyme de sérénité face à la pandémie -, l’inquiétude grandit. Selon un sondage IFOP datant du 16 mars, 74% des Français se déclarent inquiets pour eux-mêmes et pour leur famille, une proportion qui ne dépassait pas les 47% lors de la mesure prise le 5 mars dernier.

La « contagion de la peur » (ou pourquoi votre voisin.e cède à la panique)

« Ne cédez pas à la panique » : à plusieurs reprises, lundi 16 mars lors de son allocution, Emmanuel Macron a appelé au calme. « Pour être honnête avec vous, je suis convaincu que le mal créé par la panique autour du coronavirus excède le mal provoqué par le virus lui-même », écrivait à peu près au même moment un autre chef… Elon Musk, dans un mail adressé aux employés de Tesla.

La ruée vers les supermarchés est sans doute ce qui a le plus, ces derniers jours, donné corps à ce sentiment de panique. « Un peu dégoûté : 4 supermarchés que je fais depuis hier, pas moyen de trouver un seul rayon de pâtes vide pour faire une photo anxiogène sur Instagram », ironisait ainsi le 15 mars l’humoriste Thomas VDB sur Twitter.

Dévaliser les rayons de pâtes alors même qu’aucune pénurie ne serait à craindre ? Les anglo-saxons ont une formule pour cela : panic buying, ces « achats de panique » qui se produisent quand des consommateurs achètent des quantités inhabituelles de tel ou tel produit, en prévision ou après une catastrophe.

Le psychiatre Louis Crocq, auteur de l’essai Paniques collectives (Odile Jacob, 2013), analysant 50 des plus grandes paniques de l’histoire (l’éruption du Vésuve sur Pompéi en 79, le naufrage du Titanic en 1912, le tsunami de 2004) parle quant à lui de « panique de pénurie ». Il évoque la rumeur d’irradiation de l’eau potable à Tokyo à la suite de l’accident de Fukushima en 2011. Celle-ci « déclenche une panique d’achat d’eau minérale et de denrées alimentaires, vidant les rayons des supermarchés, ce qui accroît d’autant la panique de pénurie. » Ce même cercle vicieux se retrouve aujourd’hui avec l’effet d’entraînement que suscitent au départ quelques comportement isolés (de la part de ceux réalisant des « achats de panique »), finalement imités par crainte d’une réelle pénurie.

« Lors des paniques collectives, la peur de chaque sujet est nourrie par la peur des autres »

« Lors des paniques collectives, la peur de chaque sujet est nourrie par la peur des autres », expliquait en 2014 le psychiatre Antoine Pelissolo lors de l’épidémie d’Ebola. De plus, les moyens de communication modernes et les médias actuels contribuent à diffuser les informations à une vitesse extrême, avec peu de filtres et d’explications, ce qui amplifie les réactions de peur, notamment quand des images violentes frappent les esprits.» « Avec le coronavirus, on fait face à la première pandémie de l’ère des réseaux sociaux numériques. Ce qui à mon avis, accentue les phénomènes qui existaient déjà autrefois », renchérit auprès de Libération Jocelyn Raude.

Les réseaux sociaux, qui n’ont jamais été aussi présents lors d’une pandémie de cette ampleur, accélèrent donc le phénomène de « contagion de la peur » en cours, selon Sander van der Linden, professeur en psychologie sociale à l’université de Cambridge, interrogé par CNBC : « En situation de stress, la raison est entravée. Donc vous regardez ce que font les autres (…) Les gens voient des photos d’étagères vides, et peu importe que ce soit rationnel, cela leur envoie le message que c’est la bonne chose à faire. Cela peut être précieux – du point de vue de l’évolution, quand nous ne savons pas comment réagir, nous nous tournons vers d’autres pour être guidés. Si vous êtes dans la jungle et que quelqu’un bondit pour s’écarter d’un serpent, vous faites automatiquement la même chose. Mais parfois ce réflexe est détourné et vous conduit à faire quelque chose qui n’est pas la bonne chose à faire. »

« Le virus coche certaines cases qui augmentent notre perception du risque »

Enfin, la nature du virus elle-même contient un certain nombre de facteurs aggravants. Il « coche certaines cases… qui augmentent notre perception du risque » et peuvent expliquer que ces perceptions diffèrent des données apportées par les autorités médicales, explique à AP Paul Slovic, professeur de psychologie à l’université d’Oregon et spécialiste reconnu de la perception des risques depuis les années 1970. « C’est un virus nouveau, inconnu, à l’inverse de la grippe saisonnière qui tue plus de gens chaque année que le coronavirus n’en a tué, énumère-t-il. Le virus ne semble pas être bien compris par la médecine, et semble difficile à contrôler, que ce soit par les autorités publiques médicales ou par notre propres actions. Nous savons qu’aucun vaccin n’existe, nous savons qu’il se transmet par les goutelettes provenant de personnes infectées, mais nous ne pouvons pas savoir qui est infecté et qui ne l’est pas, ce qui amoindrit encore tout sens de contrôle personnel. »

Ainsi le virus a-t-il toutes les chances de provoquer des réactions de panique, à l’inverse de risques plus connus, identifiés de longue date, comme le sont les accidents de la route, qui en 2019 ont tué 3 239 personnes en France, ou le tabagisme, responsable en France de 75 320 décès en 2015. Les pathologies cardiovasculaires sont elles à l’origine d’environ 150 000 morts par an et 400 décès par jour.

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