La Chine va-t-elle sauver l’Europe de la pandémie ?

La Chine envoie des équipements sanitaires à l’Europe pour l’aider à combattre la pandémie. Depuis quelques semaines, la propagande de Pékin cherche à installer le doute sur l’origine du Covid-19, tout en rendant « acceptable » son modèle de gouvernance.

La scène se déroule à la veille du confinement général décrété en Espagne. Ils ne sont pas nombreux, peut-être trois ou quatre. Mais en ce dimanche 15 mars, ils montent les marches menant à l’hôpital à toute vitesse. Sur les images de la télévision nationale RTVE, quelques membres de la communauté chinoise de Madrid livrent leurs propres équipements sanitaires aux établissements La Paz et Gregorio Marañón. Pas de quoi subvenir aux besoins de tous les malades ; plutôt une initiative spontanée de la part de certains citoyens mieux équipés que d’autres, décidant d’offrir leurs propres stocks de gel hydroalcoolique et de masques à ceux qui en ont urgemment besoin.

Au-delà de ces quelques démarches individuelles, l’Europe semble peu à peu trouver avec la Chine un allié de poids dans sa lutte contre la pandémie due au coronavirus. Soutien médical déployé en urgence, envoi de spécialistes… Nécessaire au vu de l’ampleur exceptionnelle de la crise sanitaire en cours, l’aide chinoise envers les États européens se veut-elle pour autant désintéressée ? La propagande de Pékin tenterait-elle de faire oublier ses propres ratés, notamment communicationnels, au tout début de l’épidémie ? Explications.

Envoi de matériel sanitaire et de spécialistes

La situation est, de fait, inédite : le 12 mars, neuf experts chinois et plusieurs tonnes d’aide sanitaire arrivaient à Rome à bord d’un vol spécial pour aider l’Italie. Après l’Irak et l’Iran, un porte-parole de la diplomatie chinoise, Geng Shuang, avait officialisé un peu plus tôt cet envoi d’« un groupe de neuf personnes avec du matériel de soins intensifs, des produits de protection médicale et d’autres biens » sur le sol italien : ventilateurs, matériel respiratoire, électrocardiographes… Les spécialistes chinois étaient même accueillis en grande pompe à l’aéroport par des représentants du ministère italien de la Santé.

Sans aller (pour l’instant) jusque-là, la France a réceptionné mercredi 18 mars un million de masques médicaux en provenance de la Chine, au moment même où les stocks de l’État apparaissent largement insuffisants pour faire face à l’épidémie. Quelques jours plus tôt, 300 000 masques avaient aussi été envoyés par la Chine à la Belgique, et 500 000 à l’Espagne. La plupart de ces généreuses donations proviennent de deux fondations financées par le géant de l’Internet chinois Alibaba, dont le créateur est le milliardaire Jack Ma.

« Il va falloir s’y faire : les rôles sont sinon inversés, au moins largement rééquilibrés »

Tout en rappelant que la France avait elle-même fait preuve de « solidarité » avec la Chine en lui envoyant du matériel de protection il y a quelques semaines, Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères français, a salué un geste « qu’il faut apprécier ». Marchant sur un même fil entre remerciements et embarras, la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a, à son tour, salué cette aide… avant de noter elle aussi qu’au début de l’année, l’Europe avait envoyé 50 tonnes de matériel pour aider la Chine.

Diplomatie du masque

« Il va falloir s’y faire, les rôles sont, sinon inversés, au moins largement rééquilibrés », résumait sur France Inter l’éditorialiste Pierre Haski. Et pour cause : intensément mobilisés, voire débordés, les systèmes de santé européens n’ont pas d’autre choix que d’accepter ce précieux soutien. En Chine, au contraire, le ministère de la Santé a pour la première fois annoncé « zéro nouvelle contamination » le jeudi 19 mars (même si des doutes subsistent sur la véracité de ces informations). Symbole saisissant de ce contraste, quand les citoyens français ou espagnol se retrouvent aux fenêtres de leurs immeubles pour applaudir les soignants chaque soir à 20heures, les habitants de Wuhan chantent désormais l’hymne national pour célébrer leur « victoire » contre le virus.

En se plaçant du point de vue des dirigeants chinois, certains analystes résument cette stratégie à travers le terme de « diplomatie du masque ». L’idée est de profiter de la politique très confuse des États-Unis, en grande difficulté pour faire face au Covid-19, tout en maintenant des relations cordiales avec l’Europe. Il y a quelques jours, la presse allemande révélait que l’administration américaine aurait tenté d’obtenir l’accès exclusif à un remède en cours de développement par le laboratoire CureVac, provoquant l’ire de la chancelière Angela Merkel. Pour rappel, le 12 mars, le président américain avait également ordonné la fermeture des frontières aux personnes ayant séjourné dans l’espace Schengen pendant quatorze jours ou plus, accusant l’Europe d’être responsable de la propagation du virus.

« Il s’agit d’une nouvelle gifle pour l’alliance occidentale, notamment transatlantique, estime dans Le Figaro Natasha Kassam, de l’Institut Lowy. L’aide à l’Italie tranche favorablement face aux rumeurs de tentatives rapaces de Trump de mettre la main sur les vaccins d’un laboratoire allemand. C’est bon pour l’image de la Chine. »

Le président chinois Xi Jinping au Parlement européen, avec son ancien président Martin Schulz, en 2014. Crédits : © European Union 2014 – European Parliament, Flickr (CC).

Profitant de ce désordre, les représentants de Pékin cherchent à se montrer sous leur meilleur jour sur la scène internationale. « Jusqu’à maintenant, il s’agissait d’être un partenaire reconnaissant. Désormais, il s’agit plutôt d’être un leader mondial et un donateur altruiste, analyse une enquête du New York Times sur ce sujet. [Dans ce contexte], on retrouve peu de commentaires négatifs ciblant les réponses des autres pays à l’épidémie. Quand ils existent, ils sont surtout dirigés vers les États-Unis. »

« La solidarité européenne n’existe pas »

Preuve de l’efficacité de la stratégie chinoise, le président serbe Aleksandar Vucic déclarait il y a quelques jours que « la solidarité européenne n’existe pas », annonçant s’en remettre au « seul pays capable de nous aider dans cette situation difficile : la République populaire de Chine ».

Faire oublier Wuhan

Soigneusement mise en scène et relayée par des médias plus ou moins officiels, la propagande de l’État chinois vise, par ailleurs, à faire oublier une donnée pourtant cruciale : le foyer originel de l’épidémie elle-même, à Wuhan. Paradoxalement bien aidés par les déclarations outrancières de Donald Trump, qui persiste à parler d’un « virus chinois », les médias d’État condamnent désormais l’expression « virus de Wuhan »… alors même qu’ils étaient les premiers à l’utiliser il y a encore quelques semaines.

« En janvier, les médias de la République populaire de Chine n’avaient aucun problème à parler de “virus de Wuhan”, s’étonne l’avocat hong-kongais Wilson Leung. Mais en février, ils ont soudainement fait volte-face et déclaré que [parler de] “virus de Wuhan” était raciste. Peu de temps après cela, les diplomates et les scientifiques chinois ont commencé à avancer l’idée que le virus ne serait pas originaire de Wuhan. » « Ce n’est pas parce que la Chine se préoccupe beaucoup du racisme, c’est parce qu’elle veut faire oublier l’origine du virus », ajoute le correspondant Simon Leplâtre sur Twitter.

De même, le 13 mars, le diplomate chinois Lijian Zhao relayait une étude publiée sur le site Global Research, qui prétend démontrer que le coronavirus trouve « son origine aux États-Unis ». Comme l’a remarqué le chercheur Antoine Bondaz, le texte a en réalité été écrit par un mystérieux « homme d’affaires », Larry Romanoff, qui relaye incessamment la rhétorique du gouvernement chinois dans ses « recherches ». En 2019, ce même Larry Romanoff affirmait sur son blog que « les occidentaux vivent dans un monde en noir et blanc illusoire, créé de toute pièce par la programmation de leurs médias sionistes ».

« Instiller le doute dans les esprits est une première étape »

Dans un registre un peu plus poli, tous les ambassadeurs chinois à l’étranger ont désormais pour consigne de diffuser sur leur compte Twitter ou dans les médias étrangers le message suivant : « Si le coronavirus s’est bien déployé depuis Wuhan, son origine réelle reste inconnue. Nous sommes en train de chercher d’où il vient exactement. » D’après La Croix, les diplomates chinois installés en Europe insistent sur le fait que le marché aux animaux de Wuhan, « dont on a pensé au début qu’il était à l’origine de l’épidémie », n’est plus du tout concerné. « Instiller le doute dans les esprits est une première étape qui permet de nourrir toutes les thèses complotistes qui circulent actuellement sur une origine américaine de ce virus », écrit le journal.

Le marché de Wuhan, le 22 janvier 2020. Crédits : Chinanews.com / China News Service, Wikimédia (CC).

Faire oublier les dissimulations du pouvoir

Autant d’affirmations mises à mal par les révélations récentes du South China Morning Post. D’après le quotidien de Hong Kong, le premier cas détecté de Covid-19 serait en réalité apparu dès le 17 novembre, soit trois semaines avant la date officiellement relayée par Pékin à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Plus généralement, il est désormais admis que les autorités chinoises ont tenté de couvrir les informations à leur disposition. Selon des révélations du média indépendant Caixin, un laboratoire de Wuhan avait identifié le Covid-19 comme un « pathogène hautement contagieux » dès la fin du mois de décembre, mais les autorités locales lui auraient ordonné « d’arrêter ses tests et de détruire ses échantillons ».

Ces derniers jours, un communiqué de l’OMS datant du 14 janvier et affirmant que « les autorités chinoises n’ont trouvé aucune preuve claire de la transmission humaine du virus », a ironiquement refait surface. Sans oublier le triste sort du docteur Li Wenliang, décédé après avoir contracté le virus mais aujourd’hui considéré comme un héros national pour avoir alerté ses collègues dès l’apparition du Covid-19, alors que les autorités cherchaient à étouffer ses révélations.

Capture d’écran du compte Twitter de l’OMS.

Source : https://twitter.com/WHO/status/1217043229427761152

Promouvoir un modèle de gouvernance

À terme, l’objectif des autorités chinoises paraît assez clair : démontrer que son modèle de gouvernance est le plus à même de répondre efficacement à de telles crises. « Alors que l’épidémie ne fait que commencer dans un contexte de faible confiance envers les gouvernants, une partie de l’opinion publique en Europe pourrait être séduite par cette propagande chinoise et, in fine, le modèle de gouvernance autoritaire chinois et ses succès en trompe-l’œil, met en garde Antoine Bondaz dans une tribune publiée dans Le Monde. Non seulement des pays pourraient chercher à justifier un contrôle encore accru des populations au nom de la sécurité sanitaire, mais des partis populistes pourraient utiliser des exemples simplistes afin de promouvoir une forme d’autoritarisme et remettre en cause l’idée même de coopération européenne. »

Le dérèglement climatique, « l’autre défi mondial qui nécessite la solidarité »

Rejetant cette opposition factice, le chercheur souligne que la perte de crédibilité des modèles de gouvernance européens « n’est pas une fatalité », en rappelant que des pays démocratiques comme Taïwan et la Corée du Sud ont fait la preuve de leur efficacité pour contenir l’épidémie en associant mesures d’anticipation et transparence (comme nous vous l’expliquions d’ailleurs sur notre site le 13 mars).

Pour le magazine Foreign Affairs, les États-Unis feraient mieux, de leur côté, de résister à « la tentation de placer la Chine au cœur de leur stratégie », en évitant notamment « les surenchères rhétoriques » sur l’origine du virus. Optimiste, le média américain plaide au contraire pour une coopération « américano-chinoise » et incluant l’Europe, qui permettrait de coordonner les recherches scientifiques… y compris en matière de dérèglement climatique, « l’autre défi mondial qui nécessite une telle solidarité ». Espérons que cela ne soit pas qu’un vœu pieux.

Image par Free-Photos de Pixabay