« Avec le confinement les hommes affrontent ce qu’ils ont longtemps esquivé, les tâches domestiques »

Hausse des violences conjugales, revalorisation des métiers du care, partage des tâches domestiques… Pour la philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie, la lutte contre l’épidémie de Covid-19 – et son corollaire, le confinement imposé aux Français – constitue une expérience sociologique inédite qui aura forcément des conséquences sur la place des femmes dans la société.

L’état-major de la guerre contre l’épidémie de Covid-19 est quasi exclusivement masculin, alors même que la première ligne des combattantes est outrancièrement féminine.  Quand on creuse, au-delà de ce terrible paradoxe, on s’aperçoit que la crise actuelle met en lumière un grand nombre d’inégalités de genre souvent tues. Cette exposition inédite permettra-t-elle de les traiter ? Éléments de réponses avec Camille Froidevaux-Metterie, philosophe féministe, professeure à l’Université de Reims Champagne-Ardenne et autrice de plusieurs essais importants, parmis lesquels Le corps des femmes, la bataille de l’intime (éd. Philosophie Magazine, 2018) de La révolution du féminin (Gallimard, 2015, réédité en poche dans une version augmentée d’une préface inédite) et le tout récent Seins, en quête d’une libération (Anamosa, 2020, également disponible en version numérique).

Usbek& Rica : Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, nous ne voyons quasiment que des hommes en première ligne dans les médias. Faut-il en conclure que la guerre, même quand elle est d’ordre sanitaire, est irrémédiablement une affaire d’hommes ?

Camille Froidevaux-Metterie : Cette situation m’inspire de la colère et pas beaucoup d’étonnement. La proportion de femmes en première ligne équivaut à celle des hommes qui gèrent de l’arrière. Bien plus qu’un paradoxe, c’est un scandale : on ne peut pas louer le sens du sacrifice et glorifier ces femmes tout en s’organisant entre hommes au mépris des dimensions genrées de la situation sanitaire. Ce n’est hélas pas une première en temps de pandémie : les crises Ebola et Zika ont généré quelques 29 millions d’articles scientifiques, mais seuls 1% d’entre eux prenaient en compte les problématiques liées au genre dans la réflexion.

Au-delà des politiques, les médecins interrogés sont en grande majorité des hommes. Le Parisien a aussi fait un bad buzz en faisant sa Une sur « Le Monde d’après » avec quatre hommes. Comment expliquer ces biais ?

L’invisibilité des expertes est un problème récurrent, que l’on soit en crise ou non. Je nuancerais cependant votre propos car je vois passer beaucoup de tribunes et d’interviews éclairantes de chercheuses en sciences sociales ou de philosophes comme Sandra Laugier, Corinne Pelluchon, Claire Marin ou, très récemment, ce texte que j’ai trouvé très puissant de Barbara Stiegler sur la conception néo-libérale de la santé publique.

« C’est comme si nous n’avions pas en première ligne dans les hôpitaux des femmes susceptibles de penser la crise que nous vivons »

Reste que la surreprésentation des hommes dans les médias est un fait, il s’explique par deux raisons principalement. C’est d’abord ce phénomène généralisé qui voit les femmes disparaître au fur et à mesure que l’on s’élève dans les échelons professionnels. L’hôpital et la recherche médicale n’y échappent pas. Si les médecins hospitaliers sont désormais majoritairement des femmes, elles sont très peu représentées dans les postes à responsabilité et les « postes royaux », c’est-à-dire les professeur des universités-praticiens hospitaliers (PU-PH) où elles ne sont que 15%. Voilà pourquoi les experts invités sont des hommes !

Par ailleurs, dans un trop grand nombre de médias, on a ce réflexe d’aller chercher les « bons clients », des hommes qui acceptent de parler d’à peu près tout sans nécessairement en avoir les compétences. Là encore, la division sexuée des rôles joue à plein : aux hommes la raison et le savoir théorique, aux femmes les émotions et les tâches pratiques. Comme si nous n’avions pas en première ligne dans les hôpitaux des femmes susceptibles de penser la crise que nous vivons.

Justement, venons à la « première ligne ». Les guerres mondiales avaient changé le rapport au travail quand les femmes avaient remplacé les hommes dans les usines. Cette fois-ci, la surexposition au danger pourrait-elle faire advenir définitivement l’égalité professionnelle, avec des revendications des premières concernées ? On entend les chauffeurs routiers menacer d’exercer leur droit de retrait, mais pas les caissières…

Ont-elles seulement le choix ? Les magasins restent ouverts, on leur fait miroiter des primes, elles savent que nous avons besoin d’elles. Le minimum serait que leurs employeurs assument leurs responsabilités en matière de santé physique et psychique de leurs salarié·e·s. Ce n’est pas le cas, comme l’ont dénoncé certains syndicats. Dans des secteurs comme les douanes ou les transports, les employés ont usé de leur droit de retrait pour obtenir que des mesures de sécurité soient mises en place. Dans la distribution, les caissières n’ont pas de tradition de mobilisation, elles subissent donc, en prenant le risque quotidien de la maladie.

Or, avec la pandémie, nous avons pris conscience de ce que leur travail était non seulement nécessaire mais vital, littéralement. Il ne faudra pas l’oublier et réclamer après le confinement une amélioration de leurs conditions de travail et une revalorisation de leur rémunération. Quand on pense aux profits gigantesques que les grands groupes commerciaux réalisent grâce à la crise, il ne paraît pas aberrant d’exiger d’eux qu’ils les redistribuent sous forme d’augmentations de salaire pérennes. Ce sera à l’État de le leur imposer.

Au-delà des caissières, je pense aussi aux auxiliaires de vie, aux femmes de service, aux blanchisseuses, aux cantinières, à toutes celles qui permettent à notre système de santé de fonctionner dans de bonnes conditions et, plus généralement, à nos sociétés de s’entretenir au niveau le plus basique de l’existence. Nous ne tenons le coup que par la présence de ces femmes au travail ! La crise sanitaire aura permis un dévoilement sociologique de ces métiers du soin et de l’entretien dont on s’aperçoit qu’ils sont essentiels alors même qu’ils sont si peu considérés et si mal rémunérés. Les applaudissements du soir témoignent de notre reconnaissance mais il ne faudra pas s’en contenter.

« Nous savons aujourd’hui que nous pouvons survivre sans « Apéro box » mais pas sans celles qui nous soignent et nous nourrissent »

La sociologue Dominique Méda voit dans cette crise l’occasion idéale de repenser la rémunération des métiers en fonction de leur utilité sociale, ce qui favoriserait les femmes. Partagez-vous ce constat ?

Nous aurons à repenser la hiérarchie des métiers à l’aune de leur nécessité. La start-up nation est un fantasme délétère qui valorise un travail immatériel très souvent superflu et générateur d’inégalités, à l’instar de toutes ces applications destinées à nous faire livrer tous les produits du monde, et surtout ceux dont nous n’avons pas besoin. Nous savons aujourd’hui que nous pouvons survivre sans « Beauty box » ni « Apéro box », mais pas sans celles qui nous soignent et nous nourrissent.

Les métiers du care, du soin et de la présence à l’autre portent des valeurs qui sont à rebours de l’individualisme dominant, lequel survalorise la concurrence, la mobilité et la performance individuelle en faisant abstraction du cadre collectif d’ensemble. Maintenant que ce système est à l’arrêt du fait de la crise, on s’aperçoit que ce qui tient la société, c’est tout le reste, c’est ce qui fait lien. Le souci d’autrui qui s’exprime aussi dans l’éducation. L’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, c’est un lieu de socialisation, plus encore, c’est là où nous faisons société. Si on y réfléchit, ce sont tous les secteurs qui, depuis des mois, clament leur malaise et réclament des moyens supplémentaires dont on comprend aujourd’hui à quel point ils nous sont indispensables et précieux.

« Beaucoup d’hommes vont enfin prendre la mesure de ce que représentent les tâches domestiques et parentales »

Pour les couples confinés, l’éducation des enfants et les tâches domestiques se font-elles forcément de manière plus égalitaire ? Quand il devient impossible de rester au bureau ou de partir en déplacement, l’inégalité se ressent d’autant plus, non ?

Je crois qu’en récupérant leur conjoint, un certain nombre de femmes ont  aussi récupéré un enfant supplémentaire ou, au mieux, un partenaire velléitaire. Il y a bien évidemment des hommes qui font leur part mais il se trouve désormais que les autres ne pourront plus user de stratagèmes pour se soustraire au travail domestique. Ce qui me paraît vraiment important, c’est que tous ces hommes vont enfin prendre la mesure de ce que représentent les tâches domestiques et parentales. J’imagine que dans beaucoup de foyers, il doit y avoir des situations tendues, des discussions animées, mais aussi des prises de conscience masculines.

Là encore, il faudra se saisir de l’occasion et relancer des revendications féministes liées à une meilleure répartition des tâches. Je pense notamment au congé de paternité qui n’est en  France que de onze jours. C’est ridicule au regard de ce que prévoient par exemple les pays nordiques, mais aussi l’Espagne qui a récemment accordé huit semaines aux hommes et qui vise seize semaines en 2021. Il faudra que Marlène Schiappa (Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, ndlr) s’empare enfin de ce sujet.

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Vous évoquez en sous-titre le fait que même confinées, les femmes subissent une forme de « double journée ». Faut-il donc s’attendre à des craquages et des dépressions ?

Parce que les femmes sont considérés comme étant « naturellement » sensibles et attentives à autrui, on attend d’elles qu’elles assurent le bien-être émotionnel de toute la famille. Ce sont elles qui réconfortent, qui rassurent, qui soignent, ce sont elles aussi qui font le lien entre les générations. Il ne s’agit pas d’essentialiser, car je sais bien que les hommes sont tout aussi capables de sollicitude et d’empathie mais, pour des raisons qui ont trait à des siècles de construction sociale des stéréotypes genrés, c’est bien aux femmes que l’on demande d’assurer le confort à la fois matériel et psychique de leur foyer. Cette « charge émotionnelle » s’ajoute à la charge domestique et à la charge mentale, sans parler de l’obligation dans laquelle elles sont de continuer à travailler.

« Nous voilà embarqués dans une dynamique de déconstruction de la division sexuée des tâches que les circonstances rendent malencontreusement  possible »

La situation est curieusement paradoxale. Par un côté, on peut craindre une gigantesque régression, un backlash historique du fait que les femmes se trouvent renvoyées dans cet espace privé duquel elles venaient tout juste de parvenir à s’extirper. Mais, par l’autre côté, on voit aussi s’accomplir les rêves féministes les plus fous puisque voilà les hommes, tous les hommes, contraints de rester à la maison et d’affronter ce qu’ils avaient si longtemps pu esquiver, les tâches domestiques. Nous vivons une expérience sociologique à l’échelle de la société tout entière dont j’ai du mal à me dire qu’elle ne produira pas d’effets. Nous voilà embarqués dans une dynamique de déconstruction de la division sexuée des tâches que les circonstances rendent malencontreusement  possible. On peut imaginer que cela produira une accélération notable du processus de « convergence des genres » que je décrivais en 2015 dans La révolution du féminin, et dont on me disait « à l’époque » qu’elle était inconcevable au regard des statistiques.

Quand on réfléchit aux conséquences domestiques du confinement, il faut aussi se poser des questions quant à la situation de ces femmes qui permettent à d’autres de s’accomplir professionnellement, les nounous et les femmes de ménage. Il doit y avoir de nombreuses mères de famille bien désemparées aujourd’hui. Je me demande si elles auront la décence de continuer à rémunérer celles qu’elles emploient, parfois au noir, faute de quoi ces femmes perdront leurs revenus et seront dans une situation de grande précarité.

« Ce ne sont pas les femmes battues qui doivent quitter leur domicile mais ceux qui les battent »

Les violences faites aux femmes explosent en temps de confinement. Depuis des années, les associations alertent sur cette urgence absolue mais des drames continuent de survenir. Comment ne pas désespérer ?

Fort heureusement, la question des violences conjugales a été médiatisée, avec des statistiques glaçantes qui montrent une augmentation de plus de 30%. Au-delà des chiffres, le confinement a mis en lumière un enjeu important de la lutte contre ces violences, à savoir la nécessité d’éloigner les agresseurs de leurs victimes. Ce ne sont pas les femmes battues qui doivent quitter leur domicile mais ceux qui les battent. Récemment, le Haut conseil à l’égalité a appelé à organiser la décohabitation en prévoyant des chambres d’hôtels pour les « violents conjugaux » [appellation désormais d’usage]. Il faudra tenir cette perspective au-delà de la pandémie.

La plupart des problématiques féministes passent aujourd’hui sous un miroir grossissant. Nous nous apercevons que ce qui était présenté comme impossible devient possible dès lors que l’urgence le réclame. Les hôpitaux ont obtenu en quelques jours les lits qu’ils réclamaient depuis des mois, des années même. Nous devons donc réfléchir à un agenda féministe de sortie de crise pour faire changer les choses de façon pérenne une fois que nous aurons retrouvé le cours plus serein de nos existences.

Vous n’êtes pas futurologue mais auriez-vous un souhait sur ce que cette crise pourrait changer à long terme dans les relations femmes/hommes ?

Ce sera peut-être l’occasion pour les femmes de nouer une relation plus authentique et plus adéquate à leur corps. Nous avons toutes intériorisé le regard qui se pose sur nous dès lors que nous sortons dans le monde. L’expérience du confinement nous fait prendre la mesure des automatismes et de tout le superflu que nous nous imposons quotidiennement. Confinées, les femmes sont débarrassées de cette scrutation et c’est une vraie libération. Elles peuvent décider de changer des choses, renoncer à porter des soutiens-gorge, cesser de se teindre les cheveux ou de se maquiller, elles peuvent aussi continuer leur routine esthétique, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’elles le font désormais librement et qu’elles peuvent faire l’expérience de nouvelles modalités de leur existence incarnée.

Image par Rudy and Peter Skitterians de Pixabay