Non, le Covid-19 ne fait pas chuter massivement les émissions de CO2

Contrairement à ce qu’on peut lire et entendre depuis plusieurs semaines, la crise sanitaire provoquée par le coronavirus n’entraîne pas une diminution massive, ni « suffisante », des émissions de CO2. C’est ce que rappelle un article passionnant du média spécialisé Grist.

La crise mondiale entraînée par la pandémie de coronavirus est-elle vraiment une bonne nouvelle pour le climat ? Voilà certainement l’une des questions les plus sensibles et les plus débattues du moment. Hélas, les indicateurs permettant d’y fournir quelques pistes de réponse ne sont pas toujours positifs.

Côté politique, Donald Trump a par exemple profité du contexte actuel pour détricoter certaines normes américaines pour les émissions des véhicules adoptées sous Barack Obama, à la fin du mois de mars. Dans le même temps, le gouvernement canadien annonçait des plans pour relancer ses industries fossiles et, en Europe, la Pologne et la République tchèque demandaient l’abandon du « Pacte vert » initié par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Seul motif d’espoir persistant, et qui a pu trouver un certain écho sur les réseaux sociaux : les émissions de CO2 seraient en train de diminuer massivement sur toute la planète — et, corollaire de cet état de fait, la nature « reprendrait enfin ses droits » dans certaines villes. Un discours séduisant et répandu, mais qui ne correspond pas tout à fait la réalité, comme le rappelle le média spécialisé Grist dans un article passionnant sur le sujet publié le 27 avril.

Réduction des transports

Grist reconnaît d’abord que les émissions de CO2 devraient effectivement, selon différentes estimations, baisser de 5 à 8 % en 2020, ce qui constituerait « le plus important bouleversement annuel jamais enregistré » (bien qu’encore loin des 7,6 % nécessaires chaque année pendant dix ans pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle). Mais alors que l’économie mondiale semble littéralement « au point mort », où passent les 95 % points de pourcentage restants ? D’où viennent toutes ces émissions de CO2 que le coronavirus n’a pas réussi à faire chuter ?

« Le dioxyde de carbone est invisible, mais les centrales électriques et les raffineries de pétrole continuent d’en rejeter dans l’atmosphère »

La réponse de la journaliste Shannon Osaka est relativement simple : les émissions de CO2 qui baissent massivement et soudainement dans une période comme celle que nous traversons sont surtout liées… au secteur du transport. Réduction du nombre de vols aériens, diminution des flux sur les lignes ferroviaires ou recours à la voiture drastiquement limité : ces phénomènes ne doivent leur existence qu’aux mesures de confinement décidées en urgence dans la plupart des pays. Le 23 mars, le site Flightradar24 indiquait par exemple enregistrer « 44 % du nombre de vols au même moment l’an passé », avec « seulement » 7 150 vols en simultané.

Comparaison des vols au-dessus de l’Italie entre le 26 février (à gauche) et le 25 mars (à droite) d’après le site Flightradar24.

Sauf que les transports ne représentent qu’un peu plus de 20 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone, selon l’Agence internationale de l’énergie. Pour le reste, la plupart des équipements produisent « toujours à peu près la même quantité d’électricité », même si une grande partie de celle-ci est désormais consommée dans les foyers plutôt que sur les lieux de travail.

« L’électricité et le chauffage combinés représentent plus de 40 % des émissions mondiales », note Grist. Les secteurs « de la fabrication, de la construction et des autres industries » représentent également 20 % environ des émissions de CO2. Enfin, certains processus comme la production d’acier et la fusion d’aluminium utilisent « d’énormes quantités de combustibles fossiles » et leurs activités se sont justement « globalement poursuivies malgré la pandémie ».

Autre confusion courante à propos de laquelle Shannon Osaka met les choses au clair : les images d’eau « redevenue claire », de ciel « redevenu bleu » ou d’air « redevenu respirable » dans les grandes villes n’ont pas grand chose à voir avec les émissions de CO2. « Ces arguments confondent la pollution de l’air ou de l’eau avec les émissions de CO— deux enjeux environnemtaux cruciaux chacun à leur manière, expose la journaliste. Le dioxyde de carbone est invisible, mais les centrales électriques et les raffineries de pétrole continuent d’en rejeter dans l’atmosphère. Les sociétés de gaz naturel et le secteur de l’élevage continuent aussi de libérer du méthane. »

L’évolution de la concentration de CO2 dans l’atmosphère mesurée depuis le volcan Mauna Loa, à Hawaï. Source : http://folk.uio.no/roberan/t/MLO_weekly.shtml

Déprimant ? L’article de Grist s’avère au contraire essentiel pour comprendre la nécessité d’un changement global effectif en matière de climat. Et le chroniqueur Hervé Gardette de conclure son billet sur France Culture sur le sujet : « C’est donc de bien d’autre chose que de confinement dont nous avons besoin pour lutter contre le réchauffement : de changements structurels… sans pour autant espérer en mesurer immédiatement les effets dans la vie courante. » Une équation complexe et paradoxale, certes, mais dont la résolution apparaît plus urgente que jamais.

Image par Emilian Robert Vicol de Pixabay