Comment oublions-nous nos mauvaises actions ?

On préfère évidemment passer nos actes mauvais sous le tapis. Le meilleur est de les oublier et de tourner la page. Mais comment ce mécanisme psychologique fonctionne ? Marie-Claire Villeval, directrice de recherche au CNRS et spécialiste en économie comportementale et expérimentale répond à la question

« L’individu fait souvent des choix complexes qui impliquent un arbitrage entre ses préférences, ses croyances et ses valeurs morales. Dans une étude publiée dans le journal PNAS de septembre, nous avons voulu regarder comment les individus conciliaient moralité et gain monétaire.

La première phase de l’expérimentation proposait un jeu de hasard en ligne. Les 1 322 volontaires devaient choisir dans leur tête une des six branches d’une étoile. Puis un chiffre de 1 à 6 était ensuite attribué aléatoirement et automatiquement à chaque branche. Plus le chiffre était élevé et plus le gain associé était important. Enfin, les joueurs devaient reporter le chiffre qui apparaissait dans la branche qu’ils avaient choisie, leur donnant ainsi l’occasion de tricher. Bien qu’anonymes, les menteurs ont été statistiquement démasqués * à partir de la fréquence de leurs résultats obtenus sur les 20 tirages ».

Une amnésie éthique

« Trois semaines plus tard, ils pouvaient à nouveau gagner de l’argent en restituant, le plus fidèlement possible, le souvenir de leurs résultats. La moitié d’entre eux étaient informés qu’ils auraient la possibilité de rendre une partie de l’argent dans le cas où ils auraient triché lors de la première session. Or, c’est dans cette population que les souvenirs sont les moins fiables. Les résultats donnent à penser que ces tricheurs, atteints d’amnésie éthique, se rachèteraient une virginité morale afin d’abaisser le coût moral d’un prochain mensonge. S’ils l’avaient fait dans le but de se racheter et de s’améliorer, ils auraient certainement rendu l’argent, ce qui n’est pas le cas.

Modéliser nos incohérences

L’individu ment jusqu’à un seuil acceptable, qui varie d’un individu à l’autre, et qui lui permet de s’enrichir tout en conservant une bonne image de soi. Le mensonge intégral est, de ce fait, rare en raison du coût moral très élevé qu’il occasionnerait.

Toute la complexité humaine ne peut être mise en équation, cependant, en introduisant ce type d’arbitrage, nous obtenons des modèles prédictifs économiques qui collent au plus près de la réalité humaine ».

 

Propos recueillis
par Sophie Nicaud

 

* Statistiquement, les joueurs ont 1 chance sur 6 de tirer chaque numéro (1 à 6). Sur 20 tirages, le joueur « honnête »  déclare,  (1/6) x20  soit, en moyenne, 3.5 fois chacun des numéros. 

Méthodologie – MC Villeval & all, PNAS 2020
Crédit : Sophie Nicaud