Kiev, mère des villes russes, ou Kyiv, pilier de la nation ukrainienne ?

Alors que Kiev (les Ukrainiens disent Kyiv), peuplée de près de trois millions d’habitants, est encerclée par les forces russes qui convergent vers elle, il convient de se souvenir de l’enjeu symbolique et religieux, et non pas seulement politique, que représente la tentative de contrôle de la capitale de l’Ukraine.

En 2014, dans mon livre Russie-Ukraine de la guerre à la paix ?, je rapportais les paroles du journaliste ukrainien Savik Shouster, qui expliquait ce que représente dans le monde russe l’expression « Kiev, mère des villes russes ». Shouster anime depuis des années l’un des talk-shows les plus populaires de la télévision ukrainienne. Ce russophone, qui a longtemps travaillé en Russie, est un fin connaisseur de la mentalité des hommes politiques russes et ukrainiens, et de Poutine en particulier.

Pour lui, déjà en cette année 2014, l’idéologie post-communiste du Kremlin était en train de muter vers un esprit de « croisade » et se donnait pour but de « sauvegarder les trésors sacrés du berceau de la Russie », à savoir Kiev. Ces paroles prennent un sens très concret aujourd’hui…

Une vision mythifiée

La « Chronique des Temps Anciens », un ouvrage composite, compilé vers 1111 par un moine de la Laure des grottes de Kiev, Nestor, et poursuivi par ses continuateurs, retrace l’histoire de la Rous’ kiévienne de 858 à 1113. Les deux principaux manuscrits sur lesquels s’appuie la version moderne sont la Chronique laurentienne (XIVe siècle) et la Chronique hypatienne (XVe siècle). Selon ces textes, l’apôtre saint André aurait béni la terre de Kiev en proclamant : « Sur ces collines la gloire de Dieu brillera. »

Voici ce que Shouster expliquait le 6 avril 2014, au lendemain de l’annexion de la Crimée par la Russie, dans un entretien pour Radio Svoboda :

« La Crimée, en soi, c’est très peu pour Poutine. Poutine a besoin de Kiev, la mère des villes russes. Le fondement de l’orthodoxie vient de là. Je ne suis pas au fait de l’état psychique de Poutine, mais je crois qu’il ressemble à un éternel dragon insatiable. Je le vois comme un croisé qui veut libérer le tombeau du Christ. C’est une plate-forme idéologique qui peut réunir la majorité de la population parmi les orthodoxes dans la Fédération de Russie. »

En réalité, cette mentalité impériale de croisé fait partie intégrante de l’idéologie du « monde russe ». Celle-ci établit un lien de continuité directe et exclusive entre la « Rous de Kiev », premier État russe, qui exista entre 882 et 1240 et adopta l’orthodoxie en 988, et la Fédération de Russie.

Cette vision mythologique du monde ne tient aucun compte de l’histoire, qui a pourtant vu quantité de ruptures entre les trois héritières de la Rous’ de Kiev : l’actuelle Ukraine, l’actuelle Biélorussie et l’actuelle Russie.

La conscience nationale ukrainienne

Cette mythologie empêche ceux des Russes qui la partagent de prendre en considération l’avènement d’une conscience spécifique à la nation ukrainienne. Conscience marquée par le plurilinguisme (russe, ukrainien, roumain, tatar…), l’expérience de la diversité religieuse (sur les 31 millions de chrétiens on compte 24 millions d’orthodoxes, 6 millions de catholiques (de rite oriental principalement), moins d’un million de protestants ; il faut ajouter également les communautés juives et musulmanes), et la soif séculaire d’accéder à l’indépendance.

Celle-ci s’est cristallisée à Kiev du fait des luttes séculaires de la capitale contre toutes les puissances qui ont cherché à la dominer : la Horde d’Or au XIIIe siècle, le Royaume de Pologne et le Grand Duché de Lituanie aux XIVe-XVIe siècles, la Moscovie puis l’Empire russe à partir du XVIIe siècle jusqu’en 1917, puis l’URSS à partir de 1922, le régime nazi en 1941-1943 et à nouveau l’Union soviétique, de 1943 à 1991. Kyiv est devenue pleinement indépendante depuis 1991.

Le symbole le plus récent de cette résistance est la place Maïdan, située au cœur de l’avenue centrale du Khreschatyk. Cette place a vu se dérouler trois révolutions. Celle dite « de granit », en 1991, contre l’URSS ; la révolution Orange, ou révolution de l’Esprit (en 2004, contre la falsification de l’élection présidentielle) ; et la révolution de la Dignité en 2014, contre la confiscation du choix européen des Ukrainiens décidé arbitrairement par le président Viktor Ianoukovytch. Celui-ci, pro-russe, avait décidé de ne pas signer l’accord d’association proposé par l’Union européenne, provoquant les manifestations qui ont abouti à sa destitution.

La dimension religieuse

Le patriarche orthodoxe de Moscou Kirill, grand thuriféraire de Vladimir Poutine et de l’invasion de l’Ukraine que celui-ci vient d’ordonner, ne sait pas lui non plus distinguer la conscience nationale ukrainienne, car sa représentation mythologique de Kiev, « mère des villes russes », s’enracine dans le fait que l’Église orthodoxe ukrainienne relève de sa juridiction canonique territoriale.

En réalité, un historien utiliserait plutôt l’expression « Kyiv, modèle des cités de la Rous’ ». On ne peut, en effet, établir de continuité directe et exclusive entre la Rous’ médiévale et la Fédération de Russie contemporaine. D’une part parce que les frontières politiques ne sont plus les mêmes et d’autre part en raison du fait de l’émergence de 3 consciences nationales distinctes au fil des siècles. Mais le patriarche russe ne prête pas attention aux objections des historiens et préfère élargir son combat contre l’ensemble du monde occidental qu’il considère comme « décadent ».

De même, il n’a jamais voulu reconnaître le désir des chrétiens orthodoxes ukrainiens de prier dans leur langue. Il s’est coupé de la sorte de la majorité d’entre eux.

Ceux-ci ont obtenu en 2018 la reconnaissance de leur indépendance (ou autocéphalie grâce au patriarche de Constantinople (le chef de cette Église continue à se désigner de la sorte car il n’a jamais accepté sa défaite face à l’envahisseur ottoman en 1453), en raison du leadership dont dispose ce dernier au sein de la communauté orthodoxe.

Cette intervention du patriarche œcuménique a été considérée comme un camouflet par Moscou, qui a coupé tous ses liens avec le patriarcat de Constantinople.

C’est notamment au nom de la volonté de faire revenir cette Église orthodoxe d’Ukraine autocéphale dans le giron du patriarcat de Moscou que le président Poutine a décidé de reconnaître les républiques autoproclamées du Donbass et d’envahir l’Ukraine.

Le 21 février, le président russe s’est en effet montré très explicite dans son allocution à la nation russe sur l’enjeu que représente pour lui l’Église de Kiev :

« À Kiev, ils continuent de préparer des représailles contre l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Et ce n’est pas une évaluation émotionnelle, cela est attesté par des décisions et des documents spécifiques. Les autorités ukrainiennes ont cyniquement transformé la tragédie du schisme ecclésiastique en un instrument de la politique de l’État. La direction actuelle du pays ne répond pas aux demandes des citoyens ukrainiens d’abroger les lois qui portent atteinte aux droits des croyants. »

Sainte-Sophie de Kiev, lieu de mémoire

Le lieu de mémoire le plus ancien et le plus sacré de cette conscience nationale est la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev, un lieu de culte où se réunissent tous les chrétiens lors des journées d’unité nationale (comme la journée du 16 février 2022 décrétée comme telle par le président Zélensky). Or, comme on l’a dit, l’Ukraine, pays de 40 millions d’habitants, compte plus de 31 millions de chrétiens.

Cette cathédrale millénaire dispose d’une abside monumentale qui représente la Sagesse de Dieu à travers la figure d’une orante qui tourne ses mains vers Dieu en signe de prière.

C’était là, dès le XIe siècle, la marque d’une originalité affirmée de la spiritualité des habitants de la Rous’, de Kiev à Novgorod, à l’égard de Byzance qui représentait pour sa part la Sagesse divine par la figure du Christ

Les habitants de Kiev désignent cette représentation de la Sagesse par l’expression de « muraille indestructible ». Celle-ci a en effet survécu à toutes les invasions, y compris celle des nazis entre 1941 et 1943.

Aujourd’hui, les Kiéviens implorent une protection du ciel mais aussi une protection de leur ciel. Car, pour eux, tant que cette muraille est sauve, la nation ukrainienne ne périra pas.The Conversation

Antoine Arjakovsky, Historien, Co-directeur du département «Politique et Religions», Collège des Bernardins

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.