Confinés au XVIIIe siècle sur l’île déserte de Tromelin

Au XVIIIe siècle, 80 malgaches rescapés d’un naufrage ont été « oubliés » pendant 15 ans sur une île minuscule, battue par les vents. Contre toute attente, une partie d’entre eux a réussi à survivre en faisant preuve d’ingéniosité et de solidarité.

L’histoire édifiante des « esclaves oubliés de l’île de Tromelin » apporte une réponse, en creux, à ceux qui se demandent sérieusement « s’ils réussiront à survivre » à la période de confinement. Car ces hommes, ces femmes et ces enfants, originaires de Madagascar, auraient eu mille raisons de baisser les bras. « Ils ont eu à survivre à des situations répétées de victimisation en abyme et à de nombreux traumatismes psychiques : l’arrachement aux leurs, la vente et la mise en cale comme de la marchandise, leur abandon comme des objets », énumère Arnaud Lafumas, infirmier en psychiatrie à La Réunion, auteur d’un mémoire de victimologie clinique sur le sujet. Ils ont pourtant réussi à mettre en place d’incroyables stratégies d’adaptation.

L’île Tromelin mesure 1750 mètres de long pour 700 mètres de large. PHOTO / Nelly Gravier / TAAF

S’adapter ou périr

Quatre campagnes archéologiques menées entre 2006 et 2013, par Max Guérout (GRAN) et Thomas Romon (INRAP), ont permis d’exhumer du sable de Tromelin des centaines d’objets du quotidien. Ces découvertes témoignent de l’inventivité des naufragés, confrontés à un environnement offrant peu de ressources. « Les Malgaches ont fabriqué des outils avec lesquels ils ont taillé des cuillères, réparé des récipients (récupérés sur le navire naufragé ou créés sur place), tressé des  habits et des couvertures avec des plumes ! Bref, ils se sont adaptés ! », commente Bako Rasoarifetra, enseignant-chercheur à l’IC-MAA (Université d’ Antananarivo à Madagascar) et membre du GRAN, qui a participé à deux campagnes de fouilles (2010 et 2013).

Les naufragés malgaches ont aussi tiré parti des ressources naturelles. Les carapaces des tortues vertes, qui leur fournissaient un appréciable apport carné, étaient recyclées en récipients pour recueillir l’eau de pluie. PHOTO / Alexandrine Civard-Racinais

La solidarité en réponse à l’adversité

Le plus dur pour eux a sans doute été « d’être complètement coupés de leurs groupes sociaux d’origine », estime l’archéologue malgache. « Il leur était également impossible de procéder aux rituels funéraires imposés par leurs coutumes ou d’être ensevelis dans le  tombeau  familial. » Les Malgaches oubliés ont pourtant réussi à se réinventer en créant une micro-société basée sur l’entraide. Les vestiges du hameau construit de leurs mains en témoignent. Serrées les unes contre les autres, les constructions sont l’image même de la solidarité. Et une réponse ingénieuse aux cyclones qui passent régulièrement sur l’île. « Pendant ces périodes, ils ne pouvaient plus circuler librement pour se ravitailler et restaient dans des  pièces exigües de 3 à 6m2, mais ils n’ont jamais perdu l’espoir d’être libérés ». Et la délivrance a fini par arriver…

« Il y a plein d’îlots de violence et d’abandon autour de nous »

L’histoire hors du commun des « esclaves oubliés de l’île Tromelin » démontre une fois de plus les formidables capacités d’adaptation et de résilience des humains. « Ces gens ont été dépossédés de leur humanité, mais l’ont reconquise en créant du lien et en luttant contre l’abandon », résume Arnaud Lafumas qui met néanmoins en garde contre l’existence de « petits Tromelin » : « Il y a plein d’îlots de violence et d’abandon autour de nous ! Les drames intra familiaux sont en augmentation depuis le confinement, les victimes se retrouvent coincées avec leurs bourreaux et ne peuvent plus appeler à l’aide. Créons du lien avec elles, signalons les violences, sauvons les ! »

NB : Connue sous le nom d’île de Sable au XVIIIème siècle, l’île porte aujourd’hui le nom d’île Tromelin

Alexandrine Civard-Racinais

Photo de Une : Alexandrine Civard-Racinais

 

A lire pour prolonger cet article :

• Max Guérout, Tromelin, l’île aux esclaves oubliés, Cnrs Editions, 2015.

• Alexandrine Civard-Racinais, Ile Tromelin. Des tortues, des oiseaux et des esclaves oubliés, Riveneuve Editions 2019.

 

 « Les esclaves oubliés de l’île Tromelin » en trois dates clés

  • 31 juillet 1761 : Naufrage de l’Utile, navire de la Cie françaises des Indes orientales, avec à son bord 160 esclaves malgaches transportés en fraude.
  • Septembre 1761 : Départ des membres rescapés de l’équipage français sur une embarcation de fortune. 60 à 80 malgaches restent sur l’île.
  • Novembre 1776 : Les ultimes rescapés malgaches du naufrage — sept femmes et un bébé — sont secourus par Jacques-Marie de Tromelin, dont le nom sera donné plus tard à l’île.