Les évolutions démographiques récentes en France, marquées notamment par une diminution importante du nombre de naissances en 2023 par rapport à 2022, annoncent-elles une baisse de la population ? Le calcul de projections permet de répondre en décrivant les conséquences de la situation actuelle si elle perdurait.

Le nombre de naissances diminue depuis quelques années en France, le dernier bilan démographique publié par l’Insee indiquant une nouvelle baisse en 2023 par rapport à 2022, 678 000 contre 726 000, soit 52 000 naissances de moins (7 %). L’indicateur de fécondité passe de 1,79 enfant par femme en 2022 à 1,68 en 2023.

La population n’a pas diminué en 2023

Cette baisse n’a pas entraîné de diminution de la population, parce que les décès restent moins nombreux que les naissances, leur nombre ayant aussi diminué entre 2022 et 2023, de presque autant que les naissances, passant de 675 000 à 638 000.

La baisse du nombre de décès traduit une forte hausse de l’espérance de vie à la naissance qui effectue un bond entre 2022 et 2023 : elle atteint 80,0 ans pour les hommes et 85,7 ans pour les femmes en 2023, contre respectivement 79,3 ans et 85,1 ans en 2022, soit un gain de 0,7 an pour les hommes et 0,6 an pour les femmes.

Avec ce bond, l’espérance de vie fait plus que rattraper son niveau de 2019 et se situe dans la tendance à la hausse observée avant l’épidémie de Covid-19, interrompue pendant trois années. L’espérance de vie a en effet reculé en 2020 en raison de l’épidémie de Covid-19, puis a stagné ou n’a augmenté que faiblement en 2021 et 2022 en raison de la poursuite de l’épidémie conjuguée à une épidémie de grippe saisonnière meurtrière et plusieurs canicules ayant entraîné également des surmortalités.

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Le solde naturel, différence entre les nombres de naissances et de décès, est positif et se situe presque au même niveau que l’année précédente : 47 000 en 2023 contre 51 000 en 2022. Il contribue à la croissance de la population, mais en partie seulement. Le solde migratoire, différence entre les entrées et les sorties du territoire, positif également, y contribue aussi et de façon plus importante. Estimé à 183 000 en 2023 par l’Insee, il représente les quatre cinquièmes de l’augmentation de la population en 2023, le solde naturel n’en représentant qu’un cinquième.

Mais si la population n’a pas diminué en 2023, les changements observés cette année-là, notamment la baisse de la fécondité, ne portent-ils pas en germe une diminution prochaine de la population et un vieillissement démographique accru ? Examinons les futurs possibles à l’aide de projections et voyons les différences avec les projections publiées par l’Insee en 2021.

Les dernières projections de l’Insee publiées en 2021

L’Insee a publié en novembre 2021 des projections de population pour la France à l’horizon 2070. Le scénario central, fondé sur les tendances démographiques des années précédentes, retient une fécondité de 1,8 enfant en moyenne par femme, soit un niveau proche de celui de 2020, maintenu constant tout au long de la projection ; une mortalité continuant à baisser au même rythme qu’au cours de la décennie 2010, l’espérance de vie à la naissance atteignant 87,5 ans pour les hommes en 2070 contre 79,7 ans en 2019, avant l’épidémie de Covid-19, soit une progression de 7,8 ans et, pour les femmes, 90,0 ans contre 85,6 ans, soit une progression de 4,4 ans ; et un solde migratoire de + 70 000 personnes par an maintenu également constant.

Dans ce scénario central de l’Insee, la France compterait 68,1 millions d’habitants au 1er janvier 2070, contre 67,4 millions au 1er janvier 2021, soit 700 000 de plus. La population continuerait d’augmenter jusqu’à un maximum de 69,3 millions en 2044 puis diminuerait ensuite jusqu’à 68,1 millions en 2070 (figure 1).

Un nouveau scénario « 2023 »

Les évolutions observées depuis la publication des projections de l’Insee ne correspondent pas au scénario central, ce qui n’est pas étonnant en soi, tout exercice de projection étant appelé à être démenti par la réalité – l’objectif n’est pas de deviner le futur mais de dire ce qu’il serait sous telles et telles conditions.

Nous avons calculé de nouvelles projections avec un scénario modifié par rapport au scénario central de l’Insee de 2021 tenant compte des évolutions observées depuis.

Ce nouveau scénario, dénommé ici « 2023 », fait l’hypothèse d’une fécondité constante de 1,68 enfant par femme, le niveau observé en 2023, au lieu de 1,8 enfant, niveau retenu dans le scénario central de l’Insee.

La forte baisse de la fécondité en 2023 pourrait certes être suivie de nouvelles baisses dans les années futures. Mais elle pourrait aussi s’interrompre et laisser place à une hausse, comme cela a été observé il y a 30 ans.

La fécondité avait en effet baissé dans les années 1980 et le début des années 1990 jusqu’à un niveau de 1,68 enfant en 1993 et 1994, comme en 2023. Cette baisse avait alors été expliquée par la crise qui a suivi la chute de l’empire soviétique.

Elle avait ensuite augmenté continûment pendant toute la deuxième moitié des années 1990 et les années 2000 pour atteindre 2,03 enfants en 2010. L’hypothèse d’une fécondité stable à son niveau actuel de 1,68 enfant par femme représente donc un compromis entre deux tendances possibles, à la baisse ou à la hausse.

Pour le solde migratoire annuel, nous retenons un niveau stable de 180 000 par an, le niveau de 2023, au lieu de 70 000 dans le scénario central de l’Insee de 2021. Concernant la mortalité, nous reprenons l’hypothèse de hausse de l’espérance de vie du scénario central sans la changer.

Avec les conditions de 2023, le solde naturel devient négatif à partir de 2030…

Le scénario 2023 conduit à une baisse du nombre de naissances et une hausse de celui des décès, les deux courbes se croisant en 2030 et le solde naturel devenant négatif. Le déficit s’accroît ensuite et le solde atteint -166 000 vers 2060 (figure 2).

La hausse du nombre de décès n’est pas liée à une augmentation de la mortalité, au contraire, celle-ci diminue à tous les âges dans le scénario. Elle vient de l’arrivée aux âges élevés des générations nombreuses du baby-boom qui vont alimenter les décès au fur et à mesure de leur extinction. Par rapport au scénario central de 2021, le nombre de décès est un peu plus élevé, les migrants (et donc leurs décès) étant plus nombreux ; le nombre de naissances est un peu plus faible, les naissances supplémentaires de migrants compensant en partie une fécondité plus basse. Le solde naturel est au total assez peu modifié.

… mais la population augmente de façon continue

Le scénario 2023 conduit à une hausse ininterrompue de la population jusqu’à 72,1 millions en 2070 (figure 1). En 2021, l’Insee, en plus de son scénario central, a proposé différents scénarios alternatifs. Notre scénario 2023 aboutit à une population totale dont la progression est très proche de celles dans deux de ces scénarios alternatifs, appelés « fécondité haute » (2,0 enfants par femme, solde migratoire de 70 000) et « migrations hautes » (1,8 enfant par femme, solde migratoire de 120 000), conduisant tous les deux à 72,2 millions d’habitants en 2070, contre 68,1 dans le scénario central.

Avec le scénario 2023, le nombre de naissances à l’horizon 2070 est pratiquement le même que dans le scénario central (650 000 contre 660 000), et l’évolution des décès est très proche.

La population totale est plus importante en 2070, le surplus s’étalant entre 15 et 85 ans. La population vieillit dans les deux scénarios de manière similaire.

Le futur n’est pas écrit et des évolutions s’écartant du scénario 2023 présenté ici sont évidemment probables.

On peut envisager une poursuite de la baisse de la fécondité, une hausse du solde migratoire, de nouvelles crises de mortalité. Cette projection a cependant l’intérêt de montrer que la situation actuelle, si elle se prolonge sans changement pour la fécondité ni pour le solde migratoire, les progrès contre la mort se poursuivant, ne conduit pas à une diminution de la population. La population en 2070 serait plus importante dans ce scénario que dans le scénario central de l’Insee de 2021 : le solde migratoire plus important fait plus que compenser la fécondité plus basse.


Les auteurs ont reçu un soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. Elle a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

Laurent Toulemon, Directeur de recherches, Institut National d’Études Démographiques (INED) et Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur émérite au Muséum national d’histoire naturelle et conseiller de la direction de l’INED, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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