Un physique avenant serait gage de succès, notamment dans les domaines scolaire, professionnel et amoureux. Vraiment ? Réponse de Jean-François Amadieu, sociologue auteur de plusieurs ouvrages sur l’impérialisme du paraître

Existe-t-il un idéal d’esthétique partagé par toutes et tous ?

Jean-François Amadieu : Il semble que la beauté n’obéisse pas à des standards stricts : nous admirons et aimons des personnes très différentes. Pourtant, on peut établir que certains individus détiennent un capital de beauté supérieur, cet avantage leur étant reconnu par les autres. Bref, la beauté fait consensus, comme la laideur. Toutefois, les standards de beauté varient d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. Certes des critères prédominent : ainsi, la symétrie du visage et du corps attire, gage de santé, de croissance et de fécondité.

La silhouette de la femme idéale est plutôt grande et d’un poids modéré, un rapport taille/hanche faible (entre 0,7 et 0,8) attire1. Ce critère esthétique est aussi signe de bonne santé.

Quant au physique de l’homme rêvé, il est plutôt musclé, pas enveloppé, ni trop petit ni trop grand.

Réussit-on mieux dans la vie quand on est beau ?

Jean-François Amadieu : Oui, dès l’école maternelle les enfants beaux sont privilégiés. Des études sociologiques montrent que les enseignants ont une meilleure opinion de ces derniers et que leurs petits camarades les préfèrent2. Cette bienveillance provoque en retour une grande confiance en soi chez ces enfants. À l’inverse, les enfants au physique ingrat seront ignorés ou marginalisés.

Persuadés que les enfants les plus séduisants seront aussi ceux qui réussissent le mieux, les professeurs les évaluent avec plus de bienveillance et, en cas d’indiscipline3, avec indulgence. Plus l’élève est beau, mieux il est noté (l’avantage est de 20 à 40 %) et inversement, à compétences égales4. En somme, la beauté c’est du talent !

Il en est de même en matière d’emploi. Aux États-Unis, 50 % des employeurs déclarent que l’apparence physique importe lors d’un recrutement5. Salaire et déroulement de carrière dépendent aussi fortement de la séduction d’une personne, de sa beauté et de sa conformité à certaines normes sociales comme le vêtement, la coiffure ou le maquillage.

Bien sûr, les études et observations confirment toutes également l’importance du physique dans la vie amoureuse et sexuelle. En conclusion, corps, visage, vêtements et allure générale jouent un rôle essentiel dans notre destinée.

Tout serait joué d’avance alors ?

Jean-François Amadieu : Non, car la séduction provient d’un ensemble d’éléments : la beauté du visage et du corps, mais aussi les vêtements, la coiffure, les accessoires, le maquillage, le parfum, la gestuelle, la voix, le sourire… Il y a des trucs et astuces pour se « bonifier ». Un défaut peut être compensé par autre chose. Par ailleurs, le succès, le fait de réussir aussi rendent beau.

La beauté d’une personne peut-elle lui jouer des tours ?

Jean-François Amadieu : Oui, aussi. L’extrême beauté peut donner lieu à des stéréotypes : une personne belle serait superficielle et idiote. Dans le cadre professionnel, la beauté d’une femme (le plus souvent) peut engendrer des sollicitations, des dérapages, des comportements sexistes, du harcèlement voire un licenciement.

En 2010, une employée de banque américaine s’était, selon elle, fait licencier après s’être fait refaire les seins : devenue trop séduisante, elle perturbait les autres employés.

La vie professionnelle est faite de relations de séduction : selon une récente étude6, 46 % des sondés ont déjà vécu une relation amoureuse dans leur milieu professionnel, et 17 % une relation purement sexuelle.

Pour conclure, on peut tout de même regretter qu’en France, l’apparence physique fasse partie des motifs de discrimination. Le CV à la française, avec photo, est source de discrimination à l’embauche. Ce n’est pas normal : les gens ne devraient pas être jugés sur leur physique ! Je plaide pour un CV anonyme et sans photo pour lutter contre.

Propos recueillis
par Florence Heimburger

  • 1R. Henss, « Waist-to-hip ratio and attractiveness. Replication and extension », Personality and Individual Differences, 19, 1995, p. 479-488.
  • 2K. K. Dion et E. Berscheid, Physical Attractiveness and Sociometric Choice in Young Children, Ann Harbor University of Michigan, 1971.
  • 3K. K. Dion, « Physical attractiveness and evaluation of children’s transgressions », Journal of Personality and Social Psychology, 24, 2, 1972, p. 207-213.
  • 4J. Maisonneuve et M. Bruchon-Schweitzer, Le Corps et la beauté, Paris, PUF, 1999.
  • 5H. Holzer, Multi-City Study of Urban Inequality, East Lansing, Michigan State University, 1993.
  • 6étude « La romance au travail : amour, sexe et autres histoires » publiée en février 2024 par le groupe Technologia.

Jean-François Amadieu est sociologue, professeur à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne, spécialiste de la gestion des ressources humaines et des relations sociales. Il a créé et dirige l’Observatoire des discriminations. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le paraître : Le poids des apparences. Beauté, amour et gloire, éd. Odile Jacob, 2002 ; DRH : Le livre noir. Embauches, salaires, carrières…La vérité qui dérange, éd. du Seuil, 2013 ; La société du paraître. Les beaux, les jeunes…et les autres, éd. Odile Jacob, 2016.

Avec le soutien du ministère de la culture

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