Les rayons «hygiène et beauté» de nos supermarchés regorgent de dizaines de produits qui promettent d’adoucir la peau, de faire sentir meilleur, d’allonger les cils, de diminuer les rides, de dompter les cheveux bouclés, voire de changer la couleur des lèvres, de la peau ou de la chevelure, parfois de façon semi-permanente.

Malheureusement, en ces lieux, un adage sonnant comme un avertissement trouve une résonance particulière : «si cela semble trop beau pour être vrai, c’est probablement le cas… »

En effet, un grand nombre des promesses formulées par ces produits cosmétiques reposent sur des substances chimiques pouvant s’avérer dangereuses pour la santé. C’est notamment le cas de composés agissant comme des perturbateurs endocriniens, autrement dit capables d’interférer avec le fonctionnement hormonal, et donc de perturber la fertilité, la reproduction, la croissance fœtale et le développement infantile.


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Il s’agit d’une importante préoccupation, car les jeunes femmes sont des cibles marketing privilégiées et font un important usage des cosmétiques, en particulier dans les années qui précèdent la période de leur vie où elles peuvent avoir l’intention de fonder une famille. Des études récentes ont ainsi démontré que les femmes en âge de fréquenter l’université utilisent des produits cosmétiques à des taux plus élevés que d’autres populations.

Les mains d'une personne testent des couleurs de rouge à lèvres dans un magasin, devant un comptoir rempli de cosmétiques.
Les cosmétiques conçus pour être exempts de perturbateurs endocriniens sont souvent plus chers que les autres. Wang Zhao/AFP

En tant qu’épidémiologiste, et ayant personnellement lutté contre l’infertilité, j’étudie l’exposition aux produits chimiques perturbateurs endocriniens présents dans les produits du quotidien tels que les cosmétiques, les shampoings, les lotions et les plastiques. Je travaille à sensibiliser les jeunes aux risques pour la santé que font courir ces produits, et en promeus une utilisation prudente.

Des produits potentiellement risqués

Selon la définition de la Food and Drug Administration, (agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, en charge de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments), le terme «cosmétique» inclut les déodorants, les parfums, les lotions, les vernis à ongles, les shampoings et autres produits capillaires, ainsi que le maquillage pour les yeux, les lèvres et le visage.

À moins que ces produits ne soient utilisés pour traiter une affection spécifique, telles que les pellicules ou la transpiration, ces produits ne font pas l’objet de la même réglementation que les médicaments. La décision de communiquer quant à la sécurité de ces produits est laissée à l’appréciation des entreprises qui les fabriquent.

(En Europe, est défini comme cosmétique «toute substance ou tout mélange destiné à être mis en contact avec les parties superficielles du corps humain (épiderme, systèmes pileux et capillaire, ongles, lèvres et organes génitaux externes) ou avec les dents et les muqueuses buccales en vue, exclusivement ou principalement, de les nettoyer, de les parfumer, d’en modifier l’aspect, de les protéger, de les maintenir en bon état ou de corriger les odeurs corporelles». La législation, plus stricte, évolue régulièrement ; elle impose notamment aux fabricants des règles en matière d’étiquetage de leurs produits, ndlr).

Les produits de soins du corps contiennent de nombreux types de produits chimiques que les fabricants ajoutent à des fins spécifiques. Or, certains peuvent interférer ou perturber le fonctionnement normal du système endocrinien (le système hormonal). C’est par exemple le cas des filtres UV destinés à protéger la peau des dommages causés par le soleil, comme l’oxybenzone, ou des phtalates utilisés pour améliorer la fragrance, ou encore des parabènes et du triclosan, employés pour leurs propriétés antimicrobiennes, aindi que des substances per – et polyfluoroalkyles, ou PFAS, destinées à améliorer la durabilité.

Cependant, l’ensemble de ces produits chimiques n’étant pas présent dans chaque cosmétique, il peut s’avérer compliqué de déterminer comment éviter d’y être exposé. Une revue de littérature scientifique datée de 2021 avait listé les études ayant identifié des perturbateurs endocriniens dans les produits cosmétiques du quotidien. Celle-ci avait mis en évidence la présence de phtalates dans les parfums, les gels douche, les shampoings et les vernis à ongles. Les parabènes étaient quant à eux détectés dans les lotions, les crèmes, les shampoings, les gels douche, les nettoyants pour le visage et les rouges à lèvres. Le triclosan avait été identifié dans les dentifrices, les savons et autres nettoyants. Enfin, des filtres UV s’avéraient présents dans les écrans solaires, les lotions, les dentifrices et les rouges à lèvres.

Par ailleurs, bon nombre de ces produits chimiques peuvent coexister au sein d’un même cosmétique, exposant les consommateurs à plusieurs substance s à la fois, et parfois – aux États-Unis – sans aucun avertissement, car comme mentionné précédemment, les étiquettes ne listent pas toujours parmi les ingrédients les produits chimiques perturbateurs endocriniens.

Quel est le risque pour la santé ?

Lorsque vous appliquez des cosmétiques sur votre peau, lorsque vous inhalez leur parfum ou lorsque vous les utilisez pour vous brosser les dents, les substances qu’ils contiennent peuvent voyager dans l’ensemble de votre corps, ciblant les systèmes endocrinien, nerveux et cardiovasculaire.

Lorsque ces produits chimiques sont des perturbateurs endocriniens, tels que les phtalates, les parabènes, le triclosan et les PFAS, ils peuvent imiter des hormones naturellement produites ou bloquer certains récepteurs hormonaux. Leur présence peut de ce fait entraîner une production, une sécrétion ou un transport hormonal anormal dans l’organisme.

Des travaux ont montré que l’exposition à ces produits peut être associée à des problèmes de reproduction, tels qu’une mauvaise qualité du sperme, ou à une augmentation du risque de fausses couches et d’endométriose. Ils peuvent également être liés à une perturbation thyroïdienne ou à une croissance et un développement anormaux.

Certaines affections neurologiques telles que le trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), les troubles cognitifs et la dépression ont également été liées aux produits chimiques ajoutés aux produits cosmétiques. Il en est de même pour certains problèmes cardiovasculaires tels que l’hypertension, la résistance à l’insuline et la maladie coronarienne.

Soulignons que le niveau de risque est souvent difficile à mesurer, car il dépend en partie des doses d’exposition, du type de produit chimique et de la façon dont le produit chimique interagit avec le système endocrinien.

Des travaux ont montré que, chez des femmes âgées de 18 à 44 ans vivant en Utah et en Californie, l’exposition accrue à un type de phtalate courant était associée à deux fois plus de risques de développer une endométriose, une affection non seulement douloureuse, mais qui peut en outre interférer avec la grossesse. Des auteurs ont aussi réalisé une méta-analyse portant sur des travaux ayant étudié la santé de femmes enceintes ayant été exposées professionnellement à des perturbateurs endocriniens. Les chercheurs ont calculé que lorsque les mères avaient été exposées à plus d’un type de perturbateur endocrinien, le risque de faible poids à la naissance de leur enfant était augmenté de 25 %.

La plupart des cosmétiques contenant des perturbateurs endocriniens n’en contiennent que de faibles quantités. Mais la compréhension des mécanismes d’action de ces produits évoluant, on sait aujourd’hui que même une exposition à de faibles doses a des effets.

Ainsi, aux États-Unis, l’Institut national de la santé environnementale (National Institute of Environmental Health Sciences – NIEHS) considère que «même de faibles doses de perturbateurs endocriniens peuvent être dangereuses».. En 2023, aux États-Unis toujours, l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency) a proposé de modifier les pratiques afin d’évaluer le risque cumulatif de certains phtalates (le risque étant jusqu’ici évalué individuellement pour chaque produit chimique). Et en Europe, ces dernières années l’ECHA (Agence européenne des produits chimique, dont le rôle est de réguler les substances chimiques) a revu sa liste de substances extrêmement préoccupantes pour y ajouter un nombre croissant de ces produits chimiques.

Des substances qui commencent à être interdites

Notre étude sur les jeunes femmes en âge de fréquenter l’université a révélé qu’elles utilisent en moyenne huit produits de soins personnels différents chaque jour, lesquels peuvent contenir des perturbateurs endocriniens. Certaines en utilisent beaucoup plus : jusqu’à 17. Cela est préoccupant, car plus le nombre de produits utilisés est important, plus l’exposition associée aux perturbateurs endocriniens est élevée.

En outre, 80 % des femmes que nous avons interrogées ne savaient pas si leurs produits cosmétiques contenaient des produits chimiques nocifs.

Deux jeunes femmes en robes de soirée se tiennent devant un miroir en se maquillant. Le comptoir devant elles comporte de nombreux types de cosmétiques qui peuvent contenir des produits chimiques nocifs.
De nombreuses jeunes femmes ne sont pas conscientes des risques qui peuvent être associés aux produits chimiques contenus dans les cosmétiques qu’elles utilisent. Shannon Fagan/The Image Bank via Getty Images

Des travaux scientifiques ont mis en évidence une exposition significativement plus élevée aux phtalates et à d’autres produits chimiques chez les adolescentes qui portaient du fond de teint, du blush et du mascara par rapport à celles qui n’en portaient pas. Une étude a révélé que lorsque les adolescentes cessaient d’utiliser des produits contenant des perturbateurs endocriniens, les concentrations dans leur urine chutaient de 45 %.

On l’a vu, l’Union européenne est à la pointe de la réglementation en matière d’utilisation de ces substances dans les cosmétiques. Jusqu’à présent, les États-Unis étaient en retard sur ces questions, mais les choses sont en train de changer.

L’État de Washington a récemment adopté une législation qui interdit les PFAS, le plomb, les phtalates, le formaldéhyde et d’autres produits chimiques nocifs dans les cosmétiques à partir de 2025 et crée de nouvelles incitations pour les entreprises à produire des produits plus sûrs. L’État de New York a interdit le mercure, une neurotoxine pouvant être utilisée comme éclaircissant pour la peau, à compter du 1er juin 2023. Enfin, la Californie, le Minnesota et le Maine ont également mis en place d’importantes restrictions concernant l’emploi d’additifs chimiques dans les cosmétiques.

Bien que de nombreuses entreprises cosmétiques commercialisent des alternatives dépourvues de perturbateurs endocriniens, ces produits ont tendance à coûter plus cher, ce qui peut les rendre inaccessibles aux plus jeunes. Le moyen le plus efficace de réduire l’exposition à ces substances nocives via les cosmétiques serait donc de mettre en place des interdictions au niveau national.

Leslie Hart, Associate Professor of Public Health, College of Charleston

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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