Utilisé dès les années 50 à des fins agricoles pour éviter la grêle et favoriser les précipitations, l’ensemencement des nuages se développe partout dans le monde pour contrer le dérèglement climatique. Et ce avec des risques de pollution

Depuis toujours, l’homme rêve de faire la pluie et le beau temps : au XVe siècle, des archers décochaient leurs flèches vers les nuages dans l’espoir de provoquer la pluie. Durant la guerre du Vietnam, l’armée américaine a largué quantités d’iodure d’argent par avion dans les nuages pour accentuer la mousson afin d’enliser les Vietnamiens. Aujourd’hui, la Chine et les Émirats arabes unis investissent massivement dans la manipulation des nuages pour augmenter la pluviométrie, etc.

Depuis les années 50, l’ensemencement des nuages constitue une pratique répandue, bien que non encadrée, dans une cinquantaine de pays. Cette méthode est utilisée surtout à des fins agricoles, principalement pour réduire les chutes de grêle ou contrer la sécheresse.

Envoyer de l’iodure d’argent et des sels dans les airs contre la grêle et les sécheresses

Comment cela fonctionne-t-il ? Marine de Guglielmo Weber*, enseignante-chercheuse à l’Institut des relations internationales et stratégiques à Paris répond : « Développée dans les années 1940 par les États-Unis, la méthode consiste à envoyer de l’iodure d’argent ou des sels hygroscopiques dans les nuages pour en modifier la structure et tenter d’influencer les précipitations ou de réduire la taille des grêlons. »

Plusieurs techniques existent : des générateurs au sol, petites cheminées d’environ un mètre de haut qui, en chauffant, produisent des nanocristaux d’iodure d’argent, envoyés dans les airs. Ou encore des ballons qui transportent le produit et le libèrent dans les nuages ou même le largage par avion. 

En France, l’Association nationale d’études et de lutte contre les fléaux atmosphériques (Anelfa) dispose d’un réseau de générateurs. Lorsque Météo France annonce un orage de grêle, les agriculteurs membres de l’association les allument.

Une efficacité discutée, un impact sur les micro-organismes des sols et des eaux

Est-ce efficace ? « Il n’y a pas de consensus scientifique sur ce point », indique la chercheuse
L’Académie des sciences des États-Unis a passé au crible 800 études sur le sujet, pour en conclure que l’effet était quasi nul. Avec dans de rares cas, 10 % de précipitations en plus !

Est-ce dangereux pour l’environnement, la santé ? Marine de Guglielmo Weber précise : « On manque d’études sur le sujet. Toutefois, deux études d’éco-toxicologie (ici et ici) ont montré que cela a un impact non négligeable sur la croissance et l’espérance de vie des microorganismes des sols et des eaux. En outre, l’argent, un puissant bactéricide, s’accumule au fil des ans dans l’environnement en s’associant avec les particules des sols. Il pourrait interagir avec d’autres produits, comme les pesticides dans les cultures. Mais les risques sanitaires et environnementaux ne sont pas explorés. »

La toxicité de l’argent a de multiples conséquences

« L’argent est faiblement toxique pour l’homme, explique Jörg Schäfer, géochimiste spécialiste des métaux et directeur d’une équipe de l’UMR EPOC** à l’Université de Bordeaux. En revanche, il l’est beaucoup pour les bactéries, même en faible quantité. Or, cet argent finit dans les eaux usées et les stations d’épuration, où les bactéries jouent un rôle majeur dans la dégradation des matières organiques. Confrontées à cette exposition croissante à l’argent, les bactéries vont soit périr soit s’adapter et des souches résistantes à l’argent pourraient faire leur apparition. Avec la vingtaine d’ensemencements annuels des nuages par département, il pleut environ 750 kilos d’argent agricole par an sur la France, qui retombent dans les champs, cours d’eau, etc.« 

Inquiets par ces menaces, Marine de Guglielmo Weber et l’ex-avocat Mathieu Simonet, auteur de « La fin des nuages » (éd. Julliard, voir ci-dessous), s’apprêtent à monter une association de protection des nuages et poussent pour la création d’une réglementation sur leur ensemencement.

Florence Heimburger

*Marine de Guglielmo Weber est spécialiste des pratiques de modification météorologique en France à l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), autrice d’une thèse récente sur « Lutte anti-grêle et gestion des risques météorologiques : pratiques, justifications et médiatisation de l’ensemencement de nuages en France ».
**EPOC : environnement et paléo-environnements océaniques et continentaux.

À lire : « La fin des nuages » de Mathieu Simonet, paru en septembre 2023 aux éditions Julliard

Peut-on contrôler la pluie ? C’est la question que se posaient l’ancien avocat devenu écrivain Mathieu Simonet et son compagnon Benoît Brayer, lors du festival de musique qu’il organisait.
Suite à la mort de Benoît, Mathieu Simonet s’est passionné pour ce sujet. Son enquête sur la manipulation des nuages interroge sur un phénomène autant poétique que politique.
Pour alerter l’ONU sur les dangers d’une possible « guerre des nuages », il milite pour la création d’un statut juridique les protégeant comme un bien commun, leur entrée au patrimoine mondial de l’Unesco et l’institution d’une « journée internationale » qui leur serait consacrée chaque 29 mars.

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