Selon une théorie qui a émergé dans les années 60, l’humain serait doté d’un cerveau ancestral dit « reptilien » gérant nos besoins les plus élémentaires. Rapidement considérée comme erronée par la communauté scientifique, la théorie persiste. Curieux.live la démystifie avec le neurobiologiste Thomas Boraud, directeur de l’Institut des maladies neurodégénératives à Bordeaux

Si vous êtes agressif au volant de votre voiture ou que vous avez peur devant une araignée, ce n’est pas de votre faute : c’est votre cerveau reptilien qui s’exprime ! Très répandue, cette croyance en l’existence d’une part reptilienne de notre cerveau est pourtant… erronée.

Un cerveau reptilien dans un cerveau « triunique », vraiment ?

On doit la notion de « cerveau reptilien » au neuroscientifique américain Paul MacLean. Dans les années 60, il la place au cœur de sa théorie du « cerveau triunique ». Selon lui, le cerveau humain serait organisé en trois parties correspondant chacune à une étape de l’évolution de l’espèce : un cerveau ancestral, dit reptilien, hérité de nos ancêtres les lézards et serpents, gérerait nos comportements de base comme manger, boire, se reproduire, donner libre cours à ses pulsions ; une deuxième partie, nommée système limbique (comprenant le fornix, l’amygdale et l’hippocampe), donnerait naissance aux émotions ; une troisième, le néocortex, permettrait la pensée abstraite. Ce troisième niveau commanderait les deux précédents.

« Les pathologies psychiatriques résulteraient de la manifestation anarchique des niveaux inférieurs mal réprimée par le cortex », indique Thomas Boraud, neurobiologiste français et directeur de l’Institut des maladies neurodégénératives à Bordeaux.

Dans cette théorie de cerveau archaïque, siège de nos comportements primaires, les psychanalystes ont rapidement vu aussi le siège des pulsions freudiennes. Cette idéologie a ensuite envahi le champ de la psychanalyse mais aussi les croyances populaires. 

Une théorie très populaire mais aujourd’hui invalidée

Toutefois, elle ne résiste pas à la confrontation avec les données récentes en neurosciences.

D’abord, le cerveau humain n’est pas une série de cerveaux séparés fonctionnant de manière indépendante mais un tout. Il n’y a pas de réseaux purement émotionnels ou purement cognitifs.

Thomas Boraud précise : « en faisant de la physiologie comparée entre des amphibiens, oiseaux, rongeurs et primates, des chercheurs se sont aperçus que pour faire un apprentissage, générer un comportement orienté vers un but, tous les animaux, y compris les non-mammifères, ont besoin d’un dialogue entre le système sous-cortical et le néocortex. Contrôlé par les neuromédiateurs comme la dopamine ou la sérotonine, le système sous-cortical permet d’orienter les comportements vers un but : obtention de récompenses, régulation de l’homéostasie telle la pression artérielle et la température, etc. Ce dialogue nécessite des ressources cognitives importantes et requiert parfois du temps. Mais une fois le comportement appris, il est stocké au niveau du néocortex. Nous l’avons montré avec notre équipe en 2018 dans une publication dans la revue scientifique internationale Progress in neurobiology.« 

Et d’ajouter : « Dans une précédente étude, publiée en 2016, nous avions dévoilé que si on perturbe les structures sous-corticales pendant que l’animal apprend quelque chose, l’apprentissage ne peut se faire, mais le néocortex peut fonctionner en autonomie ».

Un dialogue entre système sous-cortical et néocortex partagé par d’autres espèces

Les recherches en neurosciences de ces vingt dernières années ont également montré que ce mode de fonctionnement n’est pas propre aux mammifères : « d’autres espèces de vertébrés le partagent tels les oiseaux et peut-être aussi certaines familles de poissons. C’est ce qu’on appelle un phénomène de « convergence évolutive » », conclut Thomas Boraud.

Donc, la prochaine fois que vous vous énervez au volant ou que vous hurlez à la vue d’une inoffensive tégénaire, n’incriminez plus votre cerveau reptilien : il n’existe pas.  

Pour aller plus loin :

Florence Heimburger

Avec le soutien du ministère de la culture

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